Courir, s’asseoir, pleurer, partir
Une fois par heure, j’entends encore les cris dans ma mémoire.
J’ai passé des années à oublier tout ce qui m’arrivait mais aujourd’hui je regrette l’époque où je ne marchais pas encore et j’étais assis sur un banc qui me semblait froid. Je ne m’en souviens pas. Parfois me reviennent des éclats d’une voix qui perçait mes tympans sans cesse, d’une main qui volait et qui voulait s’emparer du fond de mon âme, d’un regard qui me transperçait le coeur, de la pluie qui tombait sur moi ou d’une sensation d’un stylo dans ma main. Il ne se passait rien. Je me demandais comment encore croire en l’amour et pourquoi la douleur ne m’atteignait pas, et plus que tout j’espérais que l’existence vienne enfin me réveiller en frappant le centre de mon torse.
Depuis, étrangement, il ne s’est rien passé. J’ai couru après le bonheur un instant puis je me suis assis de nouveau. Avais-je peur ? J’ai cru voir la beauté du monde m’envelopper d’un voile trop épais, presque été asphyxié par trop d’une vie qui s’est figée pour me plaire, presque, à peine assez longtemps pour ne plus pouvoir envisager d’autre horizon qu’un drap décoré de couleurs fades. J’ai pleuré, puis je suis parti ; quand je suis revenu j’ai pleuré un peu plus fort encore.
Puis j’ai croisé un champ de tournesol. Je l’ai regardé si longuement que j’ai finir par avoir espoir qu’il se tourne vers moi. Était-ce seulement un rêve ? Encore aujourd’hui je n’en suis pas sûr. Le temps s’est arrêté un instant, l’univers s’est figé pour me regarder, moi qui regardait mes tournesols et qui croyaient les voir mes regarder en retour, nous qui n’étions pourtant rien. Mais nous étions beaux, et je n’ai jamais revu le monde tel qu’il était alors. Le drap s’est levé, et j’ai vu la beauté qui se cachait derrière les ombres.
Ensuite tout a recommencé, sans que je ne m’en rende compte. L’histoire était la même mais le récit différent. J’ai couru, je me suis assis, j’ai pleuré et je suis parti. A plusieurs reprises j’ai vu une grande lumière et tour à tour beaucoup d’obscurité, mais je n’avais pas encore vu qu’elle aussi était belle. Une fois je l’ai aperçue, et je me suis mise à marcher. Alors j’ai vu l’admiration se transformer en joie, et les pleurs se mouvoir d’une force si grande que rien ne pouvait la contrôler.
Depuis j’ai continué de marcher, sur une plage, en ville, dans une vallée ou près d’une rivière. Chaque paysage est plus beau que le précèdent, mais ils se ressemblent tous. Quand leur beauté leur est propre je l’emprunte en essayant de la toucher. L’instant m’est plus précieux que ce que je vois car ce que je vois s’envole éternellement autant que mes sentiments ne restent. Et quand ce que je vois reste, je sais que le temps a ralenti un peu et que la beauté m’a saluée. Peut-être qu’un jour il s’arrêtera de nouveau ; je profite du reste en attendant.
Ce que le monde a de beau réside en nous, d’abord parce que nous sommes beaux, mais surtout car le monde est de ce que nous en voyons. A vouloir fuir des ombres la lumière ne vit plus d’intensité et finit par s’éteindre.